entrevue pour le blog MGBooks

Déjà juillet…. Les vacances, l’été, le temps de lire… nous vous avons parlé depuis septembre dernier de tas de livres différents et 10 auteurs nous ont fait confiance pour être notre AUTEUR À LA PAGE, et leurs réponses à notre questionnaire ont toujours été sympathiques, amusantes, philosophiques, déconcertantes… mais jamais blasées, ennuyées, ennuyeuses… 
Alors pour ce mois de juillet, nous avons voulu changer un peu.
Il est une Maison d’Édition, ou plutôt, comme elle se présente, une Maison de Négoce Littéraire un peu à part et chère à notre coeur. Elle a été une des premières à spontanément nous proposer un service de presse. Ses livres sont des petites merveilles de littérature, de qualité d’impression et à des prix plus que raisonnables. C’est toujours original, parfois déconcertant et on a présenté ici (entre autres) L’OEIL D’ARTEMISIA qui fut notre premier coup de foudre.
Alors, ce mois-ci, pas d’auteur (e) mais une éditrice !  On aime sa liberté,  son originalité, sa fidélité et son élégance…
Alors, chère Édith de Cornulier, dites-nous tout ! 

Le blog par ici


Peux-tu te présenter à ceux de nos lecteurs qui ne te connaîtraient pas encore, éditrice c’est toujours un peu mystérieux entre Pygmalion et Cerbère ?

J’avais tout simplement envie de créer un monde, de tenir ma petite boutique. J’étais souvent jalouse des restaurateurs, libraires, cavistes, fromagers qui décorent leur magasin, choisissent leurs produits, sont en quelque sorte les maîtres chez eux et édifient une atmosphère qu’ils partagent avec les autres. Leur travail leur permet d’exercer leur responsabilité sur une toute petite partie du monde, dans une certaine liberté. C’est si rare, dans un monde quadrillé, entravé par les processus, par l’organisation érigée en déesse, pesant de toute sa morale et de toute son administration sur les tentatives d’actions individuelles.

Mon métier d’éditrice est difficile, incertain, pas du tout rentable pour le moment, mais il m’offre la possibilité de prendre des décisions selon ma propre tournure d’esprit et de les assumer.

Quel genre de lectrice es-tu ?

J’ai été une grande lectrice dans mon enfance, dans mon adolescence, jusqu’à la trentaine. Une trop grande lectrice, peut-être ; les lectures prenaient tant de place qu’elles m’éloignaient de toute possibilité d’adaptation au monde matériel et concret. Pour survivre en société, j’ai dû quitter les livres et fournir beaucoup d’efforts d’insertion. Depuis, la lecture m’est difficile. Peut-être ai-je peur de rechuter dans l’évasion perpétuelle ? Toutefois, j’ai toujours un livre près de mon lit. Le soir, avant d’éteindre, je lis au moins quelques pages et le matin, je lis à nouveau quelques pages en feuilletant mon café. Alors que la Maison Malo Quirvane publie de la littérature contemporaine, je lis surtout des textes écrits à d’autres époques. Cela me permet de mieux supporter la mienne, mais aussi de ne pas être prisonnière de nos manières actuelles de penser et de sentir.

Quel est ton 1er souvenir de lecture?

Mes premiers souvenirs sont dus à la comtesse de Ségur, elle sait créer des mondes complets, de vrais conflits d’intérêt et de pensée, de vrais moments d’introspection et d’aventure. Mais ma première exaltation réelle devant la littérature, c’est la lecture de Sans famille, d’Hector Malo, un gros livre vert, à l’élégante couverture, qui m’avait été offert par ma marraine pour mes sept ans. Ayant eu sept ans au mois de juin à la fin de l’année de CP, j’ai passé les grandes vacances d’été à gravir cette montagne littéraire. C’était une lecture ardue, qui me demandait des efforts, mais me procurait des plaisirs extraordinaires, une stimulation intellectuelle, des extases poétiques, des révoltes, des tristesses, de grands moments de réflexion philosophique et aussi beaucoup de distraction, avec le singe Joli-coeur, le chien Caprice… Ce roman m’a initiée à la misère financière, à la maladie, à la mort, à l’injustice sociale, à la fraternité humaine et animale, aux différences sociales, à l’Europe aussi (France, Italie, Angleterre…), aux paysages variés. C’est un roman qui embrasse le monde et j’étais extrêmement fière de le lire seule, quand j’écoute des alpinistes raconter une ascension, l’ouverture d’une nouvelle voie, je peux les comprendre en me souvenant de mon été Sans Famille.

Je n’ai retrouvé cette splendeur romanesque qu’à 27 ans, lorsque j’ai lu Guerre et Paix de Tolstoï.

Quel est ton dernier coup de cœur littéraire ? Hors Malo Quirvane ET chez Malo Quirvane….

Chez Malo Quirvane, tout n’est pas un coup de cœur. Il y a des textes qui sont travaillés peu à peu, qui prennent forme, c’est plus un chemin vers l’édification d’un texte qu’un coup de cœur. Mais si j’ai eu un grand coup de cœur, ce fut et sic in infinitum d’Emmanuel Adely. Je l’ai reçu alors que je dormais dans le bel hôtel de Fourvières, à Lyon, aux Journées de la Création organisées par la Sacem. Je l’ai lu dans le noir, sur mon téléphone. J’étais à l’époque dans les affres de la création de Malo Quirvane, je me disais que c’était une folie, que je n’étais pas capable, que j’allais décevoir les auteurs, subir une défaite publique en ratant ce projet. Et soudain, cette lecture, l’impression de perfection, la compréhension que ce texte n’aurait jamais existé sans la commande de Malo Quirvane, dont les statuts n’étaient pas encore déposés au greffe du Tribunal de commerce… Cela m’a portée durant les mois suivants ! Je me disais, il n’y a pas de réussite ou d’échec, peu importe ma capacité à mener cette entreprise, ce livre va exister et c’est tout ce qui compte.

Hors Malo Quirvane, je dirais que je suis intriguée par les livres de Quentin Leclerc, les deux que j’ai lus : La ville fond et Rivage au rapport, aux éditions de l’Ogre. J’aime bien les thèmes, j’aime bien la liberté de l’écriture, et certaines atmosphères qui parlent à mon cœur, mais est-ce un coup de cœur ? Non. Ce n’est pas un coup, j’ai juste été subrepticement heureuse de me rendre compte que je lisais avec plaisir. Mais ce plaisir était-il du cœur ou de l’esprit ? C’était un plaisir atmosphérique, j’entrais dans une atmosphère que j’aimais et je voulais bien y rester. Il y a de l’espace pour ma propre pensée et mon propre rêve dans ces deux livres. Quelquefois, j’ouvre un livre mais tout est fermé à clef, ou alors trop bien rangé. Même si c’est bien, je n’ai pas l’espace de m’immiscer. Mais ces deux livres m’ont fait l’effet d’un hamac flottant dans le vent léger, dans lequel je pouvais me reposer.

As-tu un rituel de lecture ou un lieu préféré pour cela ?

Le soir, téléphone enfin éteint, plus aucune notification, le son blanc du silence ou les bruits lointains, et une petite lampe, qui éclaire mon livre alors que le reste de la pièce est plongé dans le mystère de la pénombre.

Écrire… une tentation? un jardin secret ?

Un pain quotidien. Je tiens mon journal depuis le mois de septembre 2012. Je tiens le blog d’AlmaSoror depuis quinze ans. Par ailleurs, souvent, pour gagner ma vie, j’écris à la demande, sous pseudonymes en général. Benoît Richter (auteur du très beau et très étrange Nanoïa chez Malo Quirvane) a inventé une forme de poème, le poème auto-daté. Chaque jour, je compose mon poème autodaté.

Quel est le plus beau compliment qu’on t’a fait sur un de tes livres publiés ?

J’ai reçu un mail d’un groupe de jeunes gens inconnus, qui avait acheté Porno de X dans la librairie l’Écume des pages et avait consacré une belle soirée à sa lecture collective, à plusieurs voix, tandis que l’un d’eux jouait de la guitare.

Ue autre fois, un ami m’a dit qu’une amie lui avait raconté qu’à un dîner, la maîtresse de maison avait offert, avec le dessert, un petit livre de Malo Quirvane à chacun de ses invités. Ces nouvelles infimes sont très importantes pour une maison d’édition auto-diffusée et auto-distribuée, très peu présente en librairie ou dans les médias. Tarkovski parle dans son beau livre Le temps scellé, d’avoir« la foi en l’importance de notre travail ». Dans un monde qui nous renvoie sans cesse à la gueule notre inexistence, notre nullité, notre inutilité, ces nouvelles indiquant que des gens que nous ne connaissons pas vivent un moment grâce à notre travail ou sont touchés par lui, sont des lueurs de joie dans la sempiternelle nuit.

Quelle est la chose la plus bizarre qu’un auteur (ou une auteure) t’a dite ou demandée ?

Certaines femmes sont très sensibles à la question de leur statut de femmes, par rapport aux hommes, mais leurs exigences sont contraires. J’ai une page « note sur l’auteur » à la fin de ces certains ouvrages. Une femme, choquée par l’assignation masculine, m’a imposé « autrice » avec force. J’ai donc poursuivi sur cette voie, indiquant « Note sur l’autrice » pour les femmes. Quelques mois après, une autre femme horrifiée parce que j’avais mis autrice m’a demandé d’écrire auteur. Deux grandes écrivain(e)s et deux adorables femmes, qui d’ailleurs s’entendent très bien.

Peux-tu nous parler de ton actualité ?

Oui, deux livres arrivent bientôt. Satori, de Christine Avel, dans la collection Espace paracompact. C’est drôle, car Christine Avel est fascinée par la mathématique et je m’attendais à un hymne à l’univers mathématique mais elle est arrivée avec un texte critique sur l’enfermement dans une façon scientifique de voir la vie quotidienne. Et Léviathan, d’Olivier Rogez, dans la collection Fragiles pouvoirs. Une fable informatique et administrative ! Le thème ne paraît pas séduisant à première vue, mais ça l’est, depuis l’arrivée d’un nouveau chef de services jusqu’à l’aube inexistante de la dernière phrase.

Nous serons au Marché de la Poésie pour la troisième fois de notre existence du 8 au 12 juin 2022, sur la place Saint-Sulpice à Paris, aux côtés de deux maisons éditions amies, Chandeigne et A Propos.

Quelque chose à ajouter ?

Je voudrais dire que dans une société très crispée, régulée par des suites d’état d’exception (pour cause de terrorisme ou d’épidémie, et bientôt de guerre aux portes de l’Europe), nous sommes lessivés par les événements, enfermés dans notre impuissance individuelle et de plus en plus intolérants envers les analyses différentes des nôtres, qui nous apparaissent criminelles, agressives ou complices du mal. C’est le grand retour de la morale, quand le droit, la politique et la pensée nous ont laissés tomber. À mon humble niveau, très humble, j’essaie de maintenir possible la coexistence de mondes qui peuvent s’opposer entre eux.

Je voulais vous dire aussi, Yvon et Marina, que j’apprécie beaucoup votre ouverture d’esprit, vous naviguez dans la littérature sans frontières de styles, de genre, d’univers, c’est rare !

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Satori est arrivé !

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