Malo, une biographie imparfaite de Quirvane

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Malo Quirvane est né le 22 mars 1947 dans une ferme bretonne, septième enfant de Gildas Quirvane, qui avait deux fils et quatre filles de sa première femme, et premier des deux enfants de Malouine de La V…, que Gildas, veuf depuis longtemps, avait, en quelque sorte, recueillie. Lorsque Malo a eu sept ans, sa mère est morte, son père s’est blessé lors d’un accident de tracteur et la ferme a été vendue. Après une adolescence à la dérive, vagabonde, dans les rues de Tréguier, il a rejoint un cousin éloigné, fermier dans le Morvan, qui lui a appris patiemment à travailler la terre. Quelques années plus tard, il s’est installé à son compte dans une vieille ferme abandonnée, depuis laquelle on pouvait apercevoir le Mont-Blanc, les jours de clair ciel.

À la mort de son père, Gildas Quirvane, ses demi-soeurs aînées lui envoyèrent son petit frère Servan afin qu’il s’en occupe. Servan et Malo, qui avaient sept ans de différence, se connaissaient peu, ou plutôt, avaient eu le temps de s’oublier. Mais les frères se retrouvèrent vite et devinrent intimes. Contrairement à ce que certains ont pu dire, Servan n’était pas « arriéré » ni « psychologiquement inadapté ». C’était un garçon intelligent, sensible, triste et aimant.

Et les frères Quirvane firent tourner la ferme sans faire fortune, mais on mangeait et buvait bien chez eux.

Pour moi, c’étaient des êtres à part, qui professaient un grand respect de la personne humaine et ne méprisaient jamais les gens. Quand je résidais dans la ferme morvandelle, je me rendais compte que, peu à peu, je devenais un être humain respectueux et calme, mon cœur s’ajustait à la vérité, pas une vérité intellectuelle ou idéologique mais la vérité profonde de l’être. Dans la grande et froide cuisine de la ferme, une photo de Malouine, leur mère, trônait. Et jamais ils n’en parlaient mais ils lui portaient une grande tendresse. Malo l’avait connue ; Servan l’avait perdue alors qu’il n’avait pas trois mois. J’avais deviné à son visage sa particularité, bien qu’ils ne me l’aient jamais expliquée. En fait, un jour, j’ai vu Servan sortir d’un bain dans la rivière et sur son dos étaient tatoués des chromosomes, dont trois chromosomes 21 au lieu de deux. Et je sus que ce que j’avais toujours su était réel : leur maman, Malouine, était trisomique. Je n’ai jamais osé les interroger à ce sujet.

Malo Quirvane était un agriculteur dans le corps et dans l’âme et c’était un homme qui lisait beaucoup. J’ai entendu des visiteurs le traiter d’anarchiste, j’en ai entendu d’autres le traiter de fasciste, il ne répondait jamais à ce type d’agressions. Plutôt taiseux, il gardait son rire pour ceux qui ne condamnent pas.

Les frères Quirvane ne professaient aucune foi, mais éprouvaient un grand respect pour la religion, pour les religions.

Et puis un soir, dans la cuisine, nous avions bu beaucoup de cervoise. Servan était mort depuis un an exactement. Malo nous annonça qu’il reconvertissait sa ferme dans l’édition. “C’est toujours la même ferme, je change seulement ma production”, expliqua-t-il. Il nous répéta plusieurs fois cette phrase, « la culture est fille de l’agriculture », puis il nous dit, « il y a la terre, les livres, la terre ». Il parla de la mémoire. Auprès du portrait de Malouine, figurait désormais une photographie de Servan. Sous ces deux figures tutélaires, nous traçâmes les grandes lignes de la Maison de négoce littéraire. Il voulait l’appeler « Maison de négoce littéraire », pour unir le négoce et la littérature comme il avait uni le négoce au travail de la ferme. Mais nous avons ajouté Malo Quirvane. Parce qu’il nous regardait en souriant reprendre son œuvre. Parce qu’il était heureux que le flambeau continue. Son esprit s’envolait de l’autre côté du fleuve, sur la rive de l’angoisse, ses yeux s’agrandissaient, ses lèvres devenaient amères, mais il faisait tout pour que nous continuions. La mort de Servan le poussait à la fois vers la tombe et vers l’accomplissement de sa création. Aujourd’hui, il ne dit plus un mot, mais il palpe les livres et boit de la cervoise. Il lit et il bêche. Il regarde au loin, comme un étranger, son pays intérieur. Il est le capitaine de la Maison.

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